Amour : on ne se choisit pas par hasard

Moteur ! Le temps s'arrête, c'est lui, c'est elle. Qu'elle dure une minute, une nuit ou une vie, la rencontre est magie. Séquence émotion. Elle change le quotidien en conte de fées, le gris en rose, le plomb en or. Une soudaine légèreté de l'air l'accompagne. D'une vie stable et sans histoires, on passe à la vie rêvée des anges. Comme l'explique si joliment Jean-Claude Kaufmann( La Femme seule et le Prince charmant, Nathan, 1999.), chaque être humain est un bernard-l'ermite condamné à vivre blotti dans la coquille de son identité. Sa seule chance d'ouvrir son âme et de sortir de ce cocon est de se livrer à l'être aimé… pour mutuellement se réinventer.

Seulement voilà, pourquoi croise-t-on des milliers de personnes et n'en aime-t-on qu'une seule ? Pourquoi Marion et Frédéric, qui travaillaient ensemble depuis trois ans, se sont-ils vus comme jamais ce soir du 19 mai 1998 ? Qu'est-ce qui a poussé Marthe et Fabrice dans les bras l'un de l'autre, eux que tout sépare, âge, univers social, etc. ? Le hasard ? Cupidon ? Certes non ! Même si toute rencontre semble découler d'une suite de coïncidences imprévisibles, chacun l'aborde bardé, à son insu, d'un tas de déterminismes conscients et, surtout, inconscients.

L'emboîtement de deux névroses

Nul besoin d'être sociologue pour constater qu'on a plus de chance de tomber l'un sur l'autre si on fréquente la même fac, la même entreprise, le même quartier ou le même club sportif… C'est mathématico-logique, la loi des probabilités. Mais, n'en déplaise aux obsédés des statistiques, cela ne signifie pas pour autant que les rencontres sont déterminées par les " affinités sociales ". C'est plus subtil que ça…Pour les scientistes, tout est biologique : les signaux visuels, acoustiques, olfactifs et hormonaux du partenaire font craquer le cœur – ou plutôt les récepteurs – de l'amoureux affolé. C'est moins rationnel que ça…

Oui, la vérité est ailleurs, enfouie dans les abysses de notre psyché. Freud a le premier mis en évidence qu'on ne rencontre que ce qui existe déjà dans son propre inconscient. " Trouver l'objet sexuel (l'objet aimé) n'est, en somme, que le retrouver ", telle serait la loi du désir humain. Marcel Proust, en écrivant qu'on imagine d'abord et qu'on rencontre ensuite, ne dit pas autre chose… La rencontre amoureuse se construit sur des fondations, du régressif, de l'affect, de l'ambivalent, confirme Jean-Georges Lemaire, l'un des premiers psychothérapeutes à s'être intéressé aux couples en détresse. Le choc amoureux est une " collusion inconsciente ", explique-t-il, l'emboîtement de deux névroses complémentaires. On est attiré par l'autre parce qu'il entre en résonance avec le petit enfant qu'on était et qui demeure au fond de soi. Voilà donc, écrit Isabelle Yhuel (Quand les femmes rompent, Lattès, 1999.), la définition du Prince charmant : " Un homme qui s'emboîte à notre symptôme. "

La nostalgie du premier amour

C'est pourquoi l'autre nous est si familier. " C'est comme si on se connaissait depuis toujours ! " s'étonnent les cœurs transis. " Téléguidé " par un présavoir venu tout droit de ses premières expériences infantiles, chacun a dans la tête un fantasme précis qui va orienter sa quête de l'alter ego. " Ce n'est pas sans raison si l'enfant au sein de la mère est le prototype de toute relation amoureuse, souligne le psychanalyste Christian David. Tout le monde porte en lui la nostalgie du premier amour, idéalisé, comblant, princeps, l'amour maternel. " Hommes ou femmes, nous avons tous tendance à reproduire – ou, à l'inverse, à gommer – cette relation affective archaïque, empreinte indélébile. Pourquoi Stéphanie a-t-elle flashé sur Christian ? " Ce qui m'a vraiment fait craquer, ce sont ses talents de cuisinier. J'adore déguster les petits plats qu'il me prépare amoureusement. Quand j'arrive chez lui, ça sent bon, il me dorlote. Dans ses bras, je me sens protégée, en sécurité. "

Miroir, suis-je ce que je rêve d'être ?

Aujourd'hui, note Jean-Georges Lemaire, la rencontre amoureuse est surinvestie, on la souhaite parfaite, idéale. Voilà sans doute pourquoi la " collusion inconsciente narcissique " est devenue la plus fréquente dans les choix amoureux. On cherche un être qui ressemble à ce que l'on pense être ou à ce que l'on voudrait être, qui est ou qui a " tout ce dont on rêvait ". Bref, un faire-valoir, un miroir qui renvoie une image positive de soi-même. C'est ce qu'a éprouvé Virginie quand elle a croisé Lorenzo : " Il était merveilleux, riche, sûr de lui, gai. Il possédait tout ce que j'aurais aimé avoir, une famille, le père et la mère dont j'ai toujours rêvé, moi, enfant de la Dass. Son amour m'a aidée à croire en moi. Je me suis dit : puisqu'un homme aussi génial m'aime, c'est que je ne suis pas si tarte que ça. "

Selon J.-G. Lemaire, l'idéalisation est le fondement de l'amour : " Il n'y a guère de rencontre amoureuse sans cette forme de surévaluation du partenaire, sans cette euphorie annulatrice d'anxiété. Si l'objet est totalement bon, le sujet aussi est heureux et tout-puissant. " Cette phase qui s'appuie sur le clivage et le déni de la réalité, à la limite du " pathologique ", fait peur à tous les frileux qui redoutent la fusion et diabolisent la passion. Ils ne supportent pas de perdre la maîtrise de leurs émotions, mais ils ont tort, précise Alberto Eiguer, psychothérapeute de couple, car cet élan passionnel est une victoire de la libido, une dynamique d'Eros " pour la vie contre la mort, pour la fusion contre la séparation, pour le plaisir contre la souffrance " (Clinique psychanalytique du couple, Dunod, 1998.). Toute rencontre amoureuse tend à la fusion avec l'autre. Comme le rappelle Freud, aux prémisses de l'état amoureux, la démarcation entre moi et l'objet tend à s'effacer. Toi et moi ne font qu'un.

Je me marierai avec papa

Autre collusion inconsciente fréquente : la " collusion œdipienne ". Cette rencontre standard, considérée comme la plus adulte, " normalement névrotique ", se réfère aux images parentales, positivement ou négativement. Si " il " ou " elle " m'attire tant, c'est parce qu'il(elle) ressemble par certains côtés à mon père ou à ma mère.

François n'était attiré que par les grandes blondes aux yeux clairs. Or, après plusieurs aventures avec de jolies Suédoises, il vient de tomber fou amoureux de Blanche, une petite brune pulpeuse, qu'il envisage d'épouser. Ses amis sont stupéfaits. Mais connaissent-ils la mère de François, charmante Napolitaine ? Savent-ils qu'elle se prénomme Bianca, Blanche en italien ? En effet, un prénom ou un nom peuvent à eux seuls condenser le désir inconscient du sujet. Comment expliquer que Bénédicte, issue d'une famille vieille France très bourgeoise, soit inexplicablement tombée raide dingue amoureuse de Miguel, un guitariste argentin fauché ? Réponse possible : son partenaire s'écarte radicalement de l'image paternelle. Elle se protège ainsi d'une relation œdipienne incestueuse toujours menaçante.

Bien évidemment, il serait simpliste de croire que l'être aimé est superposable au parent qu'il représente. En fait, il ne correspond pas au père ou à la mère réels, mais aux images inconscientes qu'on s'en fait ! L'espace amoureux n'est ni tout à fait réel ni tout à fait fantasmé, il est entre les deux, "transitionnel", comme aurait dit Winnicott. Denis ignore pourquoi il est tombé fou amoureux de Lisa, déjà mariée à un autre. En fait, la rivalité œdipienne rôde. Il y a un mari – substitut paternel – à combattre et à exclure pour posséder enfin la femme. Il n'est pas attiré par Lisa elle-même, mais par l'interaction à trois : Lisa plus son mari plus lui.

Selon le structuraliste Claude Lévi-Strauss, l'amour en Occident trouve toujours son origine dans un interdit, à commencer par celui de l'inceste. Les obstacles qui contrarient l'élan sont voulus, recherchés même. Couples mixtes, partenaires séparés par une grande différence d'âge : plus l'autre est interdit, plus il est attirant…

Il ou elle guérira mes blessures du passé

" On conçoit que la rencontre soit source de malentendu, souligne Véronique Nahoum-Grappe, chercheuse en sciences sociales, car elle est fondamentalement placée sous le signe du paradoxe. En effet, on désire ce qu'on ne peut avoir : les objets d'attachement du passé. Pour jouir à nouveau du plaisir qu'ils nous ont donné, pour qu'ils donnent ce qu'ils n'ont pas donné ou réparent ce qu'ils ont blessé. " Mais cette attente d'être complété et " réparé " par l'autre est un leurre qui crée une faille dans le couple.

Exemples : Bastien aime Marine, de seize ans son aînée, parce qu'il attend qu'elle lui apporte la protection et la rigueur que son père, immature, n'a su lui offrir. Ses copains bien sûr n'y comprennent rien et le poussent à sortir des griffes de cette " marâtre " qui l'empêche de faire la fête toutes les nuits, comme avant ! L'attirance de Juliette pour Cyril, brutal et autoritaire, se fonde sur l'image du couple parental qu'elle avait, enfant, devant les yeux. Sa mère, souvent victime de la brutalité de son père, pleurait en silence, sans une plainte. C'est ce modèle de relations " sadomasochistes " que Juliette a intériorisé. En choisissant un homme très peu affectueux, elle s'identifie à sa mère et souffre avec elle.

Il ou elle résoudra l'énigme de ma filiation

Pour Chantal Diamante, psychothérapeute de couple, l'aspect transgénérationnel de la rencontre est essentiel : " Quand un homme nous plaît, nous ne pensons pas à l'interroger sur sa filiation, ses ancêtres. Pourtant, s'il nous attire, c'est aussi parce qu'il a une histoire parallèle à la nôtre, parce qu'il est porteur d'un secret de famille identique ou équivalent. Chacun a ainsi l'espoir que cette rencontre lui permettra de trouver la clé résolvant l'énigme de sa propre histoire. "

Gilda, par exemple, a découvert, bien après sa rencontre avec Lionel, qu'ils avaient tous deux un arrière-grand-père " né de père inconnu ". Tous deux portaient en eux un blanc dans leur filiation et s'en sentaient honteux. C'est ce secret de famille minutieusement dissimulé qui les a aimantés. Et qui, sans doute, a été la cause de leur impossibilité à concevoir un enfant, un " descendant de bâtard ", alors que ni l'un ni l'autre n'était stérile…

Le fantasme de l'infirmière et son malade

Bien des histoires d'amour ont comme ressort inconscient le fantasme de "l'infirmière et son malade", ou sa variante masculine, "l'homme mûr et la femme-enfant". On est alors dans une " collusion anaclitique ", dans un rapport de dépendance affective. Les thérapeutes systémiques ont insisté, quant à eux, sur une "collusion inconsciente particulière" qu'ils appellent "l'échange des dissociations". Cela consiste à rencontrer un être défaillant, plus faible que soi, qui possède les mêmes difficultés, mais de manière plus évidente. Cette tactique permet de masquer ses propres failles, l'autre devenant le dépositaire de ce qui gêne en soi. Ainsi, pour nier sa propre dépression, Lou ne s'enflamme que pour des hommes dépressifs et faibles, comme Antonin, héroïnomane depuis douze ans. L'idée que, "grâce à elle, il pourra décrocher", lui permet d'effectuer un travail de réparation narcissique sur elle-même et de se sentir plus forte.

Une question de timing

Finalement, dans une rencontre, on n'est pas deux mais au minimum six. Moi, papa, maman, toi, ton père et ta mère. Plus quelques aïeux, le premier amour d'école maternelle, l'oncle Philibert et d'autres encore… Voilà pourquoi il est si compliqué de transformer l'éblouissement de la rencontre en un amour durable… A cette difficulté de nature s'ajoute celle du timing. On peut manquer une rencontre à cause d'un simple décalage horaire. C'est la bonne personne, pas le bon moment. On est en pleine fixette professionnelle et le plan de carrière occulte tout. Ou alors, on pense être disponible, prêt à la rencontre au sommet. Mais l'esprit, lui, est parasité par une histoire ancienne mal cicatrisée. Comble de malchance, l'attente est façonnée par les rencontres "clichés" des films et des romans.

Du coup, explique Véronique Nahoum-Grappe, il suffit d'un détail qui cloche, de quelques pellicules sur un veston ou d'un brin de persil coincé entre les dents pour que la magie ne fonctionne pas et qu'on rate l'homme ou la femme de sa vie.

Mixité : le défi de la différence.

Que cache l'attirance pour un partenaire de culture, de religion ou de nationalité différentes ? Dans “Ces couples qu'on appelle mixtes” (Sous la direction de Gérard Neyran, revue Dialogue n° 139, Erès, 1998.), Marie-Claire Tico, thérapeute conjugale, propose plusieurs explications.

- Biblique : d'une certaine façon, ces couples appliquent à la lettre l'impératif de la genèse commandant à l'homme de quitter père et mère pour " être une seule chair " avec sa femme.

- Sociologique : le couple mixte, qui s'oppose à l'" homogamie " de rigueur, est un défi au milieu social d'origine, qui prend souvent la forme d'une rupture avec la famille.

- Psychologique : le choix d'un étranger protège des désirs œdipiens trop intenses. Impossible de mettre en rapport sa femme et sa mère, son mari et son père : ils n'ont, en apparence, rien en commun. Les deux partenaires peuvent ainsi trancher un lien familial qui les emprisonne inconsciemment, et mettre une distance géographique – mais surtout psychique – entre eux et leur famille d'origine. Choisir un étranger, c'est aussi choisir de construire une relation " à nulle autre pareille " en s'éloignant radicalement du modèle du couple parental.

De plus, si pour nous, Occidentaux, les rôles masculins et féminins sont parfois flous, dans d'autres cultures, les identités sexuées sont bien marquées. Ces différences réconfortent donc chacun dans ce qu'il est.