Internet permet-il de "vraies" histoires ?

Oui... Sophie Cadalen, psychanalyste et comédienne

« Internet est un autre moyen pour les femmes et les hommes de faire valoir leurs désirs et leurs sentiments, de les partager, de les confronter : il est donc inévitablement au service des rencontres amoureuses ! Sous prétexte que chacun reste protégé derrière son écran, on a tendance à assimiler le virtuel au mensonge, à la tromperie et au refus ou à la peur de s'engager. Sauf que dans ce monde virtuel, des mots se rencontrent. Et en qualité de psychanalyste, je sais combien les mots sont engageants ; ils en disent beaucoup, au-delà de ce que chacun pense ou veut exprimer. De fait, la correspondance – car c'est bien de cela qu'il s'agit ! - permet d'arriver assez vite à un niveau d'intimité que le contact physique empêcherait. Parce que, alors, certaines personnes seraient embarrassées par leur physique, par la peur du regard de l'autre ou par leur propre jugement sur leur interlocuteur ; la rencontre visuelle est créatrice de quantité de préjugés qu'Internet permet de dépasser. Même s'il en crée d'autres, évidemment. Il ne s'agit pas d'idéaliser Internet, mais de ne pas le diaboliser non plus. Par exemple, ce n'est pas Internet qui a inventé la tendance, chez certains, à vivre dans le fantasme de l'autre et à l'imaginer plus qu'à le côtoyer. Comme toutes les névroses, celle-là existait bien avant et ne fait que se rejouer sur Internet. »

Mais... Catherine Blanc, sexologue et psychanalyste

« Ce qui fait furieusement défaut, avec Internet, c'est le corps. Le corps de l'autre est toujours déstabilisant, il est à séduire. Et le malaise physique fait partie intégrante de la rencontre : il parle de notre désir et de ses contradictions, de notre difficulté à les accueillir… Il raconte déjà la part tangible de la relation. C'est le moment où l'on rougit, où l'on s'emmêle les pinceaux, où l'on trouve ridicule ce que l'on vient de dire… Ces ratés nous obligent à nous révéler, malgré tout. Alors que chez soi, devant son écran, on peut rêver sa relation. On a tout le temps de l'écrire, la scénariser, analyser le discours de l'autre, s'y adapter, surjouer nos capacités… Jusqu'au jour où l'on se rencontre enfin. Soudain, il faut faire avec une stabilité émotionnelle et une assurance qui font naturellement défaut lors d'un premier contact dans le réel. La rencontre devient le témoignage d'une réalité dont on s'était fortement protégé et que l'on avait même réinventée. Mais loin de moi l'idée de condamner les nouveaux médias ! Comme Sophie Cadalen, je leur reconnais bien des avantages. Aux internautes, je conseillerais seulement de s'efforcer d'être toujours au plus près d'eux-mêmes. Le risque est de bâtir une histoire dans sa tête et de vouloir absolument y coller et y faire entrer l'autre. Certes, cela vaut aussi dans la vraie rencontre, sauf que le face-à-face nous oblige très tôt à prendre l'autre en considération. Alors que sur Internet, on a tout loisir de s'enfermer dans son scénario… »

Ils sont passés du virtuel au réel

Carine, 38 ans, technicienne de laboratoire, et Emmanuel, 39 ans, informaticien, en couple depuis quatre ans

Carine : « La photo de son profil renvoyait à un premier de la classe, un peu tristounet. Mais son mail était gentil. Nous avons correspondu tous les jours pendant deux mois et demi. Derrière mon écran, je me sentais forte, à l'aise pour me dévoiler. On avait plein de points communs : aînés tous les deux, des frères jumeaux, des parents mariés la même année et toujours ensemble. Mail après mail, mes sentiments s'amplifiaient. J'étais surexcitée en attendant ses messages, malade de stress à l'idée que notre échange tombe à l'eau. Mes pires souvenirs : le jour où je n'ai pas reçu de message – j'ai su plus tard qu'il avait eu une panne d'Internet –, et le moment où je lui ai envoyé ma photo – j'avais peur de lui déplaire. Mais non, il voulait poursuivre ! La première fois qu'il m'a téléphoné, mon coeur s'est emballé, je n'ai pas osé décrocher. Sur le message, j'ai trouvé que sa voix “allait bien” avec ce que je connaissais déjà de lui. J'étais très impatiente de le voir ! Mais je voulais me laisser mener, à l'ancienne. On s'est rencontrés au café, avant une séance de cinéma et après des heures d'essayage ! J'étais nauséeuse, fébrile, anxieuse. J'ai aimé son look, plus moderne que sur sa photo. Mais c'était vraiment troublant de se retrouver face à un inconnu. Heureusement, la conversation nous a emportés. Quand il m'a embrassée, je n'en ai pas dormi de la nuit : je me projetais dans une vie à deux, avec lui. Ma mamie est morte le surlendemain. Il a été très présent, j'ai pu mesurer ses sentiments. »

Emmanuel : « À l'époque, je travaillais beaucoup et, n'étant pas dragueur, le site de rencontres Meetic était la solution de facilité. Je cherchais une célibataire, Marseillaise, entre 32 et 37 ans et non-fumeuse. J'ai “tilté” sur Carine. Je me retrouvais dans son descriptif plein d'humour. On a échangé sur nous, nos relations au travail, notre famille. De jour en jour, mon désir de la connaître s'intensifiait. Dès que je rentrais du boulot, je lisais son e-mail, et il m'arrivait de réécrire ma réponse trois fois ! J'ai reçu sa photo quelques semaines plus tard avec ce mot : “Si tu ne veux pas donner suite, je ne te relancerai pas.” Mais elle me plaisait ! Nos e-mails se sont prolongés avec des textos. J'ai essayé de l'appeler. Je suis tombé sur son répondeur. Sa voix était pleine d'énergie, en accord avec ce que j'imaginais d'elle : une fille sensée et gaie. Quand je l'ai vue, j'ai eu le sentiment de la connaître depuis longtemps. Notre conversation était fluide, on a parlé de nos attentes, de notre vision de la vie. J'aimais son regard, son allure, sa joie de vivre. Je l'ai embrassée lors de notre troisième soirée ensemble. En rentrant chez moi, je me suis senti transporté. J'étais amoureux ! Je ne réfléchissais plus. Mille images d'elle me traversaient l'esprit, mon coeur battait fort, j'avais le pas léger, j'attendais avec impatience de la revoir. Puis, tout s'est enchaîné : mon emménagement chez elle en juin, nos fiançailles le 29 juillet – six mois après mon premier e-mail. Et notre mariage, un an plus tard ! »