Sexualité : une virilité fragilisée ?

Toutes les conditions étaient réunies. Elle avait réservé leur chambre d'hôtel fétiche : tapissée d'un tissu cramoisi, avec lit à baldaquin et miroir dans lequel ils aiment beaucoup se regarder. « L'idée venait de lui. Il m'avait proposé : “Et si on fêtait à notre manière les élections américaines ?” Quand je suis arrivée, il était debout près de la fenêtre avec une bouteille de champagne et deux coupes à la main. La nuit s'annonçait explosive. J'avais très envie de lui et je le lui ai dit. Mais rien ne s'est passé comme prévu. Pour la première fois depuis le début de notre histoire, François a eu une panne… » Jeanne ne s'en est toujours pas remise.

L'aventure de ce couple de trentenaires amoureux est singulière, mais symptomatique d'une nouvelle fragilité masculine. Augmentation considérable du nombre de consultations chez les sexologues, explosion des ventes de Viagra et de stimulants sexuels sur le web, psychanalystes soulignant l'omniprésence de « failles » et d'une « crise de la masculinité » chez leurs patients… Les hommes doutent de leur virilité. La lutte pour l'égalité, le rééquilibrage des rapports entre les sexes les ont particulièrement secoués. Ils ont dû faire leur deuil de leur domination dans la vie active et oublier les cadres prédéfinis dans les rapports de séduction. Avant 1968, ils pouvaient avancer, sauter les obstacles un à un, ils connaissaient le mode d'emploi. Aujourd'hui, ils ne comprennent plus rien. « Les femmes sont devenues socialement et individuellement floues pour eux, confirme la psychanalyste Hélène Vecchiali. Ils sont tellement perdus qu'ils ne savent plus comment se comporter. »

Un pénis surinvesti

Une situation d'autant plus difficile à vivre que l'homme est obnubilé par son sexe et par le rapport sexuel. Il investit énormément son pénis d'un point de vue narcissique, à cause de « la signification organique qu'il a pour la continuation de l'espèce », nous explique Freud (1). Sans phallus, sans érection, pas de rapport, donc pas de possibilité de donner la vie. Le pénis incarne la toute-puissance, mais il met aussi l'homme à nu : « Lorsqu'il désire sexuellement, cela se voit : il est en érection, son désir prend corps », souligne la psychanalyste Elsa Cayat. Il devient objet de ce qu'il vit et n'a pas d'intimité par rapport à son désir. La femme, elle, est très protégée. Ses organes sexuels sont cachés. Elle peut dissimuler, simuler. Pas lui. Son pénis signe sa demande, son besoin, son manque, et il faut qu'il soit en érection parce qu'il joue aussi le rôle d'émetteur pour susciter le désir de sa partenaire. « Mes maîtresses adorent quand je bande, avoue Benjamin, 36 ans. Je suis sûr que c'est ce qui provoque leur excitation. »

Pourtant, se souvient-il, blessé, « il y a quelques mois, je me suis retrouvé au lit avec une vieille copine qui venait de se faire quitter par son compagnon. J'étais ému, je suis resté tout mou et je n'ai pas réussi à la satisfaire. Elle l'a très mal pris, s'est moquée de moi. Depuis, nous nous fuyons ». Certes, le jeune homme sait que le désir ne se maîtrise pas, mais il a vécu cet « accident » comme une humiliation. Le pénis, « fléau » qui enfle et dégonfle, contraint souvent l'homme à endosser la responsabilité de la réussite ou de l'échec du rapport.

« Vais-je assurer ? »

Tous les problèmes sont dépendants du regard de l'autre : « Vais-je être à la hauteur ? Et suis-je aimé ? » Le rapport sexuel suscite une profonde anxiété parce qu'il concrétise l'illusion de la fusion des corps. L'homme rêve, lui aussi, de sentiments. Il vit dans l'illusion que l'autre va le combler, panser ses plaies. « Tous reconnaissent qu'il y a une différence entre “baiser” et “faire l'amour”, assure Hélène Vecchiali. Quand ils dé­sirent, ils ne savent pas s'ils vont tomber amoureux, mais la relation sexuelle va les éclairer sur leurs sentiments parce qu'ils sont bien plus proches de leur corps que nous. » Le sexe est une condition nécessaire mais pas suffisante à l'amour.

Les choses­ peuvent ne pas se passer très bien la première fois, l'homme sentira instinctivement si le contact peut se faire. Les femmes verbalisent, sont dans l'émotion. Leurs sens s'expriment dans la maternité. Chez eux, le rapport étroit au corps se manifeste dans la sexualité. Et si le lien se crée, ils s'ouvrent, se laissent aller puis envahir par le sentiment : ils ont envie de dormir, de prendre leur petit déjeuner avec elle. Ils sont romantiques, même s'ils oublient les dates et n'offrent jamais de fleurs. Moins caustiques et durs que les femmes, toujours un peu réservées, ils fondent quand ils aiment, se montrent désirants, émouvants.

Un coup d'un soir

L'homme s'interroge sur lui-même, se demande comment mieux satisfaire sa partenaire et… s'angoisse quand il se retrouve face à des femmes qui veulent se conduire comme lui. « À une certaine époque de ma vie, je suis passé par une période de chasteté, raconte Guillaume, 40 ans. J'étais un peu dégoûté. J'avais rencontré une succession de filles qui se servaient de moi et me jetaient comme un Kleenex. J'avais l'impression d'être juste un coup d'un soir, un sex toy qui servait à assouvir des fantasmes sur lesquels je n'avais aucune prise. Je me sentais dépossédé de mes moyens, de ma virilité. »

Davantage dans le « Il me le faut » que dans une pulsion sacrée qui les bouleverse et les émeut, ces nouvelles femmes ne cherchent au fond qu'un trophée. Que ça marche ou pas, il leur faut un phallus. Mais quand elles disent « Je te veux », elles privent l'homme du plaisir du suspense et de sa question clé : « Vais-je y arriver ? » Il est important pour lui de faire les premiers pas, d'être actif, de prendre le risque du « non », qu'il n'a jamais vécu avec sa mère. Sinon, il se retrouve plongé dans ce syndrome de l'imposture qui le hante depuis l'enfance : les regards émerveillés de sa maman lui assuraient qu'il était le plus grand, le plus fort et le plus beau, mais lui s'est vite aperçu que la réalité était tout autre, même si cet amour particulier lui a permis de ne pas douter de sa capacité à être désiré, à désirer.

Il craint de ne pas être à la hauteur, de ne pas pouvoir combler des femmes qui ont acquis des droits et les revendiquent au lit. « Avant, nous étions définies comme épouses et mères, pas comme femmes, rappelle la sociologue Christine Castelain-Meunier. À partir du moment où nous demandons du sexe et du plaisir, nous inquiétons les hommes. » Elsa Cayat renchérit : « Le désir de la femme fait parfois peur », il renvoie à celui de la mère qu'a refoulé le petit garçon. C'est une énigme nimbée de l'interdit de l'inceste qui questionne et déstabilise. « Que veut la femme ? » se demandait d'ailleurs Freud.
Depuis cette époque, les hommes ont tout de même sérieusement avancé sur le sujet, et quand on compare les trois dernières générations, on ne peut que constater les progrès. Christine Castelain-Meunier en est quant à elle convaincue : « Les ­hommes du postféminisme sont quand même des amants plus attentifs à leur partenaire. Et c'est bien pour eux aussi. » Tout a pris une juste place, aujourd'hui. Ce n'est plus à l'homme de tout assumer : le plaisir de l'autre et le sien. Le partage est possible. « Avant, il ne pouvait être que dans la représentation, le faux. Maintenant, il a le droit d'être réel, vivant, vulnérable », conclut Elsa Cayat. Attention, fragile !

Idées clés

• Les hommes doutent de leur identité : les rapports de séduction ont changé et ils ne savent plus comment se comporter avec les femmes.• Ils sont obnubilés par leur sexe : si leur pénis vient à défaillir, c'est leur être tout entier qui échoue.• Ils ont peur du désir féminin : pour eux, il reste une énigme, nimbée de l'interdit de l'inceste.