Chirurgie esthétique : l’âme du bistouri

"Il n'y a pas de belles bouches, il n'y a que de belles expressions. " Jean-Claude Hagège, chirurgien plasticien, compte parmi ces pros du bistouri qui, de plus en plus fréquemment, refusent de transformer leurs patientes en top model. Son propos – qui peut s'étendre au nez, aux seins et à tout le corps –, rejoint celui des psys : il ne faut plus traiter l'organe sans comprendre ce qu'il représente et ce qu'il exprime.

Quand les patientes demandent aux chirurgiens de s'attaquer aux excès de graisse, aux seins trop flasques ou même trop gros, aux visages froissés et aux nez encombrants, le professeur Gérard Le Gouès, psychiatre et psychanalyste, n'y voit pas que de simples opérations anatomiques censées leur rendre les armes de la jeunesse et de la séduction. « La volonté de modifier son corps cache des enjeux psychiques complexes, qu'il est important de clarifier avant de livrer sa chair aux spécialistes », prévient-il.

Gérard Le Gouès sait de quoi il parle : en vingt ans de collaboration avec Maurice Mimoun, chef du service de chirurgie plastique, reconstructrice et esthétique de l'hôpital Rothschild à Paris, il a exploré les désirs inconscients de près de neuf cents patients, hommes et femmes confondus. Et si chaque cas est unique, il a néanmoins mis à jour des correspondances entre certaines parties du corps et la construction des personnalités.

Le nez

« Le nez représente la part du masculin, explique Gérard Le Gouès. La majorité des femmes qui veulent en modifier l'apparence sont – sans pouvoir le dire – en deuil de leur père. Elles souhaitent en adoucir le profil lorsqu'elles veulent se dégager de la lignée paternelle et revendiquer leur propre féminité. » Le nez recèle aussi quantité de secrets de famille. Telle patiente, qui souhaite affiner un nez jugé négroïde, veut – sans le savoir – effacer la « faute » d'un aïeul qui aurait introduit du sang noir dans le lignage. Ou tel jeune homme, insatisfait de son appendice nasal, finit par apprendre qu'il a été adopté, et par comprendre que ce nez lui renvoyait depuis toujours un doute sur sa filiation.

Les seins

A l'inverse, les seins et les problèmes qu'ils posent renvoient souvent à la mère. « La mère, qui accompagne volontiers sa fille en consultation, en aura généralement souffert elle-même », note Gérard Le Gouès. Et la fille, que cette poitrine gêne dans ses relations avec les hommes, en impute inconsciemment les défauts à sa mère, qui n'a pas su faire de son enfant une femme parfaite, à même d'être une bonne amante. « Les femmes qui n'aiment pas leurs seins disent qu'ils ne sont pas, pour elles, une zone érogène, précise Gérard Le Gouès. Mais il leur faut trouver la bonne distance avec leur mère avant de se faire opérer. Sinon, l'intervention peut être considérée comme insatisfaisante et suivie de dépressions parfois très graves. »

La bouche

Quant à la bouche, sa « restauration » s'inscrit en général dans un remodelage global de l'ovale du visage. Alors que la mode des lèvres outrageusement gonflées, en « bec de canard », tend à diminuer, chirurgiens et psys s'interrogent encore sur les zones de l'inconscient auxquelles la bouche renvoie. Paradoxalement, c'est cet organe de la parole qui en dit le moins. « Aujourd'hui, les patientes ne demandent que de petites augmentations du volume de leur bouche, constate Jean-Claude Hagège. Elles ne souhaitent qu'en atténuer le côté pincé, sévère, pour l'harmoniser avec la douceur qu'elles veulent émettre. »

Gérard Le Gouès, lui, y voit un lien avec l'érotisme du baiser. En poussant plus loin, il perçoit une correspondance explicitement sexuelle. « Les lèvres renvoient inconsciemment aux grandes lèvres de la vulve. Vouloir se les faire refaire, c'est vouloir améliorer la qualité de la bouche en tant qu'orifice. »

Quelles que soient les parties du corps concernées, reste une certitude : « Le discours esthétique, explique Gérard Le Gouès, est lié, dans l'inconscient, à des catégories établies dès l'enfance dans la psyché : celles du bon et du mauvais. » Autrement dit, c'est bien quand elle se sent mauvaise qu'une femme se trouve laide. Et ce n'est pas un simple coup de bistouri qui peut la rendre meilleure à ses yeux.

La lipoaspiration en tête des opérations

Faute de statistiques officielles, les médecins estiment qu'entre cent cinquante mille et deux cent mille interventions de chirurgie plastique et esthétique sont pratiquées chaque année en France. Les plus fréquentes : la lipoaspiration (19 %), les prothèses mammaires (16 %), les paupières (14 %), la plastie abdominale (12 %), le lifting facial (10 %) et les rhinoplasties (8 %).