Ceux qui nous font craquer

Etablir une liste de dix femmes et de dix hommes, célèbres et attirants, pour la soumettre au vote de nos internautes ? L'exercice paraissait d'une simplicité trompeuse. Nous nous sommes rendu compte de sa complexité au tour passionné qu'a rapidement pris notre réunion de rédaction.

Noms qui fusent à la volée, réactions à vif, choc des arguments. Chacun y allait de « sa » définition du charme. Sourire, regard, présence, insolence, courage, sensualité !… On s'en doutait, aucune science ne pouvant mettre en équation ce qui séduit chez une femme ou chez un homme, la subjectivité régnait en maître.

Le consensus s'est finalement fait autour d'une liste mêlant comédiens, politiques, humoristes et écrivains, et qui excluait les « physiques parfaits ». Les internautes devaient ensuite évaluer « la force de séduction des vingt personnalités choisies ».

Quelques jours plus tard, les résultats tombaient. Comme trio de tête, côté femmes, notre jury d'internautes a élu des comédiennes. Dans l'ordre, Charlotte Gainsbourg, Sandrine Bonnaire et Mathilde Seigner. Chez les hommes, le tiercé de la séduction révèle deux comédiens, Romain Duris et Vincent Cassel, et le plus médiatique des écologistes, Nicolas Hulot. Derniers de la liste, dans les deux camps : un politique et un écrivain. Ségolène Royal et Amélie Nothomb, et Nicolas Sarkozy et Frédéric Beigbeder.

« Nous en mieux »

« Il y a dans ces choix une part irréductible d'intime que l'on projette sur l'objet de notre désir, explique la psychanalyste jungienne Marie-Laure Colonna (1). Soit nous lui attribuons, puissance dix, les qualités et les défauts dont nous nous estimons pourvus. Soit, au contraire, il incarne ce qui nous fait défaut, ou au moins ce dont nous croyons manquer. » Ainsi, la grâce émouvante de Charlotte Gainsbourg, la présence lumineuse de Sandrine Bonnaire ou la sensualité terrienne de Mathilde Seigner peuvent tout autant traduire des ressemblances avec soi qu'exprimer le désir de les posséder.

Il en va de même pour le choix des personnalités masculines. La sensualité juvénile d'un Romain Duris, le magnétisme animal d'un Vincent Cassel ou la passion idéaliste d'un Nicolas Hulot peuvent séduire autant parce qu'ils incarnent ce que nous aimerions posséder que parce qu'ils sont « nous en mieux ». « Ce qui est le propre des people : nous offrir un reflet magnifié de nous-même », rappelle la psychanalyste Isabel Korolitski.

Que des acteurs occupent les premières places n'est pas non plus un hasard. « Les comédiens sont des caméléons autant sur le plan physique qu'émotionnel, rappelle la sexologue Catherine Blanc. Contrairement aux politiques et aux humoristes, ils n'ont pas une image figée. Ils jouent plusieurs rôles, c'est leur métier. Ils ouvrent ainsi au maximum le champ des possibles. C'est cela qui déclenche le processus d'identification et qui fait naître le désir. Sans compter qu'ils peuvent être resplendissants un jour, chiffonnés le lendemain, comme nous, dans la vraie vie. »

La force de séduction s'accommode donc mal de la rigidité et du contrôle. Plus l'image que l'on renvoie est figée, facilement réductible à une ou deux facettes, moins le charme opère. « On séduit aussi avec un corps, un corps qui bouge, qui vit, qui parle, hors du contrôle de la tête, souligne Catherine Blanc. Et, les comédiens, mieux que les autres, possèdent ce langage ».

Attirances inconscientes

Si l'apparence physique est un critère majeur, d'autres considérations influencent nos choix, de manière inconsciente. Pour Jung, dans le psychisme de chacun cohabitent une part féminine, l'anima, et une part masculine, l'animus, les équivalents occidentaux du yin et du yang orientaux. « Les femmes que les internautes ont élues ont de vraies personnalités, constate Marie-Laure Colonna. Chacune dans son genre est vraie, touchante, authentique. Et si on les regroupe, on remarque que chacune détient une parcelle de ce qui dans notre culture définit encore le féminin : la grâce de l'enfant, la réceptivité bienveillante de la mère, la sensualité terrienne de la femme. »

Car, pour la psychanalyste, nos choix sont déterminés et nourris par l'inconscient collectif. Ainsi, dans Charlotte Gainsbourg, nous verrions la femme enfant qui émeut ; dans Sandrine Bonnaire, la femme lumineuse et bienveillante qui rassure ; et enfin dans Mathilde Seigner, la femme sauvage sensuelle qui réveille les sens. « Des composantes que les femmes incarnent dans le réel, ou dans l'imaginaire, lorsqu'elles sont en relation de séduction », poursuit Marie-Laure Colonna.

De même, on peut lire les choix de Romain Duris, de Vincent Cassel ou de Nicolas Hulot comme inspirés par la dimension attirante de l'animus. Cette part de force masculine conquérante et audacieuse que l'on retrouve chez les deux comédiens à la présence très physique, mais aussi dans la passion et l'idéal qu'incarne Nicolas Hulot. Pour Jean-Pierre Winter (Il n'est jamais trop tard pour choisir la psychanalyse, La Martinière, 2001)), psychanalyste, l'attirance pour les beaux garçons un peu inquiétants s'explique par ce que suggère leur personne. « Ils sont un support à fantasmes, car ils sont au plus près de leur corporalité. On fantasme qu'ils ne s'embarrasseront pas de scrupules, ce qui suppose une absence totale d'inhibition sexuelle. C'est cela qui les rend attirants. »

Un choix complexe

La force de séduction serait-elle donc définitivement liée au « physique » ? Sans aucun doute, répond le sociologue Jean-François Amadieu (Poids des apparences, Odile Jacob, 2005). « Les “têtes de listes” sont celles qui ont le physique le plus avantageux. En matière de séduction, l'apparence resterait donc le critère déterminant. Apparence physique, mais aussi sociale, puisque les élus sont comédiens, profession qui fait davantage rêver que politique ou écrivain. »

Selon Catherine Blanc, la complexité du choix à faire s'explique par le statut de célébrité des hommes et des femmes. « On ne juge pas des personnalités comme on jugerait des personnes accessibles. Chez les people, on évalue une image, sur laquelle on projette qualités et défauts sans pouvoir être surpris, contredit ou conforté dans la réalité, puisque l'on se situe forcément hors relation. La sélection montre bien, lorsqu'il n'y a pas échange, face-à-face réel avec l'autre, que l'on choisit toujours la beauté, le rêve et le glamour. Mais, dans la réalité, la force du désir, c'est justement de nous amener au-delà de l'image. » Une précision rassurante, quand on ne possède pas le physique d'une Monica Bellucci ou celui d'un George Clooney…

Les stars, ce qu'ils disent d'eux

Charlotte Gainsbourg : "Je fais rarement des efforts. […] Je peux porter des talons – pas trop hauts –, un maquillage léger… Je fais un peu gaffe, mais personne ne doit le remarquer. Je n'aime pas quand on voit les efforts. Je déteste être remarquée. Ce qui ne veut pas dire que je n'ai pas envie de séduire… Mais pour ce que je suis, moi".
L'Express, 22 juin 2006

Romain Duris : "Le désir de plaire ? Je l'ai toujours eu. C'est pour ça que je mettais le bordel à l'école. Partout d'ailleurs, dans la rue, dans le métro, pour faire rire les gens, pour décaler le train-train. J'ai toujours aimé me faire remarquer, depuis tout petit enfant. C'était ma façon d'exister".
Psychologies, septembre 2007

Sandrine Bonnaire : "Certains matins, je suis comme tout le monde, je ne me trouve pas terrible. Mais, malgré tout, j'aime les rides autour des yeux. Ce sont celles du bonheur. Elles racontent mon histoire…"
Gala, 29 mars 2006

Mathilde Seigner : "Enfant, j'ai pas mal entendu : “Emmanuelle est tellement belle et l'autre est tellement drôle.” Mais je n'ai pas été traumatisée. […] Si j'étais très laide, peut-être que je ne vous dirais pas ça, mais sans me trouver un canon absolu, je ne me trouve pas immonde non plus".
Psychologies, juillet-août 2007

Vincent Cassel : "Etre considéré comme un fantasme sexuel ?… Je n'y pense pas trop. A la sortie de Dobermann, en 1997, mon agent m'a dit : “Accepte d'être une icône”. Avec le temps, je comprends mieux. Mais j'ai envie d'autre chose, de toucher un public plus vaste…"