De passionnément à la folie

Psychologies : Qu'est-ce que la passion ?

Michel Schneider : C'est un lien à l'autre fondé sur le manque. Manque à être, manque dans l'avoir, manque en soi-même, en l'autre, manque à dire, manquement à la parole donnée. Mais tout amour n'est pas passion et toute passion n'est pas amoureuse. L'amour est don et abandon, alors que le désir est prise et emprise. L'amour est toujours réciproque : chacun aime pour être aimé. Mais la passion reste toujours asymétrique : si, comme l'amoureux, le passionné aime aimer, plus secrètement, il aime aussi ne pas aimer et surtout ne pas être aimé.

Aimer passionnément ne signifierait donc pas aimer passionnément l'autre ?

 

Comme la folie, la passion dépersonnalise le sujet. Par un double mouvement délicieux mais très douloureux, l'autre me prive de moi, et je lui en veux de cette dépersonnalisation, je la lui retourne en le ramenant lui aussi à un objet. On ne cherche en lui qu'une image, un idéal, un fétiche. Toute emprise renferme une méprise et suscite une déprise. Il existe aussi des "folies amoureuses à deux" dans lesquelles il y a en quelque sorte un moi pour deux, une seule pensée inconsciente, un seul amour, mais de soi. Plus généralement, toute passion contient un noyau de destruction et de mort. La rupture passionnelle revient à confondre la fin de l'amour et l'idée de la mort. C'est toute la différence entre séparation et rupture.

D'où naît la passion, quelles sont ses manifestations ?

L'amour est sans raison, mais non sans cause. Celui qui aime est lié, tout en ignorant qu'il est lié, et à qui. Mais, tandis que l'amour-don peut devenir connaissance, la passion reste méconnaissance. Qui embrasse et embrase qui ? C'est l'inverse de l'amitié : « Je l'aimais parce que ce n'était pas elle, parce que je n'étais pas moi. »

 

La passion n'est jamais séparable d'une expérience du corps. A l'époque moderne, il est bien rare que les cœurs s'éprennent sans que se prennent les corps. Feu, flamme, foudre, comme ses images, la passion est d'abord physique : c'est une maladie sexuellement transmissible. C'est aussi un trouble de la vue. Au premier regard, sitôt vu, sitôt pris. Mais derrière ce premier regard donné à l'autre ou pris par lui, un autre premier regard, celui de la mère toute-puissante des premiers temps de nos vies. D'où le profond dessaisissement final. « Etre jeté », dit la langue ordinaire pour parler des ruptures. Etre jeté hors de l'amour, c'est être jeté comme une chose, un déchet dont on a fini de se servir. Tomber hors de l'amour, c'est tomber hors de soi, hors du langage, hors de la mère.

On associe souvent passion et destruction, cela vous semble-t-il justifié ?

De toutes les formes d'amour, la passion est celle où la pulsion de mort se fait le plus entendre. Sous ses deux aspects : emprise sur l'autre, sacrifice de soi. Pendant la relation : le passionné exerce le chantage, l'extorsion d'attente et d'attention : « Tu m'aimes ? » est toujours une fausse question. L'interrogatif masque l'impératif : « Aime-moi ! » Après : la séparation, vécue comme un meurtre par le "lâché", est l'un des rares domaines où l'on peut blesser et tuer psychiquement en restant impuni. Mais la passion est aussi autodestructrice. Le mot vient du mot latin pati, qui signifie souffrir. Il y a une passion de la passion, un amour de la souffrance que l'autre vous inflige toujours, parce qu'il est un autre, justement. D'où ce piège illogique et douloureux : l'autre devient le seul remède au mal dont il est la cause.

Possessivité, jalousie, peur… La passion exacerbe toutes nos émotions. Quels conflits inconscients nous fait-elle rejouer ?

Si l'amour c'est la marque de l'infantile dans la sexualité, la passion, elle, renvoie à plus ancien : au lien archaïque, et fait revenir l'enfant dans la détresse, l'abandon radical. Le mot abandon a deux sens. « S'abandonner à », ce qui se vit dans l'amour, et « être abandonné par », ce que l'on éprouve dans la passion. Dans l'amour, l'autre ne vous manque pas, même quand il est loin. Dans la passion, l'autre vous manque, même quand il est là.

 

En ce sens, par la coupure qui vous isole de la réalité, et même de la réalité de l'autre que vous aimez, la passion est bien une dépendance, une sorte de drogue dans laquelle le monde se résume à cette présence jamais assez présente, à ce "fixe" qui ne vous fixera jamais : « Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé ! » Mais cet être qui vous manque, c'est d'abord vous-même.

 

Winnicott parle du visage de la mère comme d'un miroir où l'enfant se cherche. Pensons aux supplications de l'aimant qui n'est plus aimé. « Je veux te voir, une fois, encore une fois ; ne me quitte pas, ne me perds pas de vue. » Cela signifie en fait : je veux me voir, je ne veux pas perdre celui que ton regard seul faisait exister. Il s'agit dans la séparation non de la mort de l'autre, mais de "ma" mort. Dans les séparations, le plus difficile n'est pas de se séparer de l'autre, mais de se séparer de celui que l'on était face à cet autre, de perdre non seulement l'amour qu'il vous donnait, mais également celui qu'on lui donnait.

Dans notre culture, la passion est très valorisée, elle représente l'idéal amoureux alors même qu'on l'associe à la souffrance, pourquoi ?

L'indulgence que nous avons pour les crimes passionnels tient à notre conviction – tirée de l'infantile – que nous avons des droits sur l'autre. La jalousie nous donne le droit de tuer, voire de nous tuer nous-même pour cesser de souffrir de ce manque. C'est parce que toute passion vise à annuler l'autre psychiquement que nous jugeons avec compréhension ceux qui s'en débarrassent physiquement.

 

 

Aimer à la folie rendrait-il fou ?
Aimer quelqu'un, c'est aimer ses mots. Halluciner sa présence. Lettres, SMS, mails, récits, romans, journal : les amours, à leur commencement, sont incroyablement bavardes. Le discours de l'amour est-il autre chose que l'amour du discours ? Etranges rapports de l'amour et du sujet : le sujet passionné n'est plus lui-même. Il est envahi par l'autre, par ses mots, ses images, qui, littéralement, lui « prennent la tête ». Il devient sujet à des absences d'être, à des bouffées d'autre, comme on dit des bouffées délirantes. Mais, et c'est tout le paradoxe, cet être qui n'existe guère comme être réel devient pourtant le seul qui existe aux yeux de celui qui aime.

 

L'amour n'est pas toujours une maladie, mais il est toujours quelque chose qui fait mal, une affection, aux deux sens du terme. Qu'est-ce qu'aimer quelqu'un, sinon lui donner le pouvoir de vous faire souffrir ? Mais il existe une autre maladie : l'incapacité d'aimer, de se lier, d'accepter l'altérité. Car l'autre n'est alors que le miroir où l'on aime son propre reflet. Les psychotiques et les pervers aiment-ils vraiment ?

 

L'amour-passion se joue donc contre la folie. Aux deux sens. "Tout contre" : il la côtoie, et ce n'est pas pour rien que l'on dit "amoureux fou". Mais aussi "à l'envers" : Lacan voyait dans la psychose « une faillite de l'amour », un "amour mort". Celui qui se croirait à l'abri de la passion serait bien plus fou que celui qui en a connu les affres. La passion de se passer de passion, de se passer des autres, porte un nom : la mort. A quoi sert d'aimer à la folie ? A rien. Cela sert simplement à nous sortir de nous-même, à désirer perdre. Quoi ? Un peu de sens, un peu de temps, un peu de soi. Les liens qui ne servent à rien sont peut-être les seuls qu'il soit nécessaire de nouer pour être des hommes et demeurer vivants.