Guérir de trop aimer

« Je ne pensais pas que l'on puisse trop aimer un homme. L'enfer de la passion que je vis aujourd'hui, je ne le souhaite à personne. Je suis en manque, comme une droguée. »

Pour en sortir, Cécile, 40 ans, s'est rendue à la consultation du docteur Marc Valleur, au Centre Marmottan, à Paris.

Formé à l'école du docteur Claude Olievenstein, Marc Valleur est spécialisé dans le traitement des toxicomanies. Celles que nous connaissons, traditionnelles, dirait-on, cohorte de drogues en "ine", cocaïne, morphine, héroïne… Les autres, nouvelles, que, selon lui, notre société doit apprendre à reconnaître. Addictions sans drogue qui pourtant sapent nos fondements psychologiques aussi sûrement que les autres. Dans “Sexe, passion et jeux vidéo”, sous-titré “Les nouvelles formes d'addiction”, Marc Valleur détaille finement nos dépendances et compulsions affectives, sexuelles et ludiques, analysant au passage le mythe de “Tristan et Iseut”, premier roman d'amour moderne. A l'origine de l'essai, une intuition : utiliser la notion d'addiction pour aborder l'éternel problème de la dépendance amoureuse. Autrement dit, il en va de l'amour comme du reste : l'usage modéré est bénéfique, l'abus, désastreux.

Briser les idées reçues

Quelque temps après la parution de son essai, sa consultation à l'hôpital Marmottan voyait, à sa grande surprise, arriver de nouveaux patients, malades de l'attachement amoureux, en instance de séparation ou déjà séparés. Pas encore une tendance lourde, mais significative tout de même : « Comme l'a analysé le sociologue Alain Ehrenberg, notre société de l'individu sacré a créé deux types de pathologies : la dépression et l'addiction. Le dépressif “n'y arrive pas”. Et l'addict “y arrive”, mais se prend au piège de l'agir, à tel point que son identité s'y dissout. »

Pour le docteur Valleur, cette dictature du "trop" a commencé dans les années 1960. « Nous sommes dans un monde où il faut se lâcher, sexuellement, amoureusement. On n'aime jamais trop. L'amour, c'est forcément bien. La passion est un sommet. » D'où certains tombent. Douloureusement.

Sortir de la solitude de la passion

Pathologie la plus fréquente, la codépendance, ce lien toxique qui unit à un conjoint maltraitant. Lien devant lequel, contrairement aux idées reçues, nous sommes tous égaux, hommes, femmes, riches ou pauvres, même si, précise Marc Valleur, « les femmes en parlent plus aisément, encore que depuis peu… des hommes consultent ».

Autre visage, celui de l'accro à la chute, qui, littéralement, "tombe" amoureux. Vertige sans cesse retrouvé du saut dans le vide, hors du temps. « Tout ce qui relève de la vie quotidienne lui devient insupportable. Il ne vit que pour cette chute. » Ces situations ont un point commun : la souffrance que produit la dépendance. Ainsi Marie, prisonnière depuis 1999 d'une situation amoureuse empoisonnée : un homme marié dont elle subit en silence les abandons. Elle commence à peine à reconnaître qu'elle a mal, très mal… Car, insiste Marc Valleur, la thérapie peut commencer « quand le sujet concerné dit : “J'ai mal, ça me fait souffrir. Je voudrais arrêter, mais je n'y arrive pas…” »

La thérapie donc. Et d'abord le dialogue : « On n'est plus seul avec l'objet de sa passion », souligne Marc Valleur. On met des mots sur son mal d'amour. On l'admet, en allant à l'encontre de l'idée romantique et commune.

Repenser ses choix amoureux

Vient ensuite la tâche délicate de désamorcer la culpabilité, mécanisme que connaît bien Marie : « J'ai fini par me persuader que quelque chose en moi provoquait le comportement de l'homme que j'aime et qui me fait souffrir. J'étais responsable de sa goujaterie. Je la méritais. » Une conjecture qui peut aller jusqu'à une attitude de victimisation très lourde. « Certaines femmes, précise Marc Valleur, sont dépendantes d'une situation sacrificielle et se disent : “Si je n'arrive pas à le changer, c'est ma faute…” Si la séparation a eu lieu, il s'agit de voir si les patients ont déjà été, par le passé, engagés dans une relation du même type. On pourra alors s'interroger sur le choix du partenaire. »

Etape qui passe par une mise à plat des mécanismes affectifs. Le patient devra admettre que, oui, son ex-conjoint est un "salaud" qui le faisait souffrir. Et que c'est pour cela qu'il l'avait choisi… D'où la nécessité d'une réelle prise en charge thérapeutique, qui oblige souvent à en revenir aux premières années de sa vie. « Dans les cas les plus dramatiques, ajoute Marc Valleur, on retrouve des liens, des situations de la petite enfance, de maltraitance souvent, que certaines personnes cherchent à retrouver en se mettant dans une situation où elles seront maltraitées. »

Pas de recette miracle, donc, mais l'application de la classique thérapeutique d'inspiration psychanalytique, qui s'attache à interroger le lien de soi à l'autre et de soi à soi. « La solution à l'aliénation n'est pas dans la liberté absolue, mais dans le choix de ses dépendances, leur équilibre, affirme Marc Valleur, quand les passions ne meurent pas mais se transforment, on arrive à des relations passionnantes. »